Orwell nous a appris que lorsque le pouvoir (pour le coup, médiatique) substitue à un mot existant un synonyme, c’est pour que ce dernier prenne un sens radicalement différent du premier. Ainsi en est-il avec le mot “noir”. Le politiquement correct (langue des animateurs culturels et télévisés) nous enseigne qu’il n’y aurait pas de noirs en France, mais des blacks. Or, les deux termes étant strictement équivalent, il est légitime de se demander ce que la langue y gagne (à moins qu’elle n’y perde …) ?
La logique Orwellienne nous invite t-elle à penser qu’on chercherait à nommer blanc (et pourquoi pas white ?) ce que l’on appelait “noir” ? Non. Assurément il ne faut pas envisager les choses ainsi. Le vocable noir serait stigmatisé en tant qu’il renvoie à l’imaginaire esclavagiste et colonial, bref, il serait raciste. Supprimer le mot, ce serait donc supprimer l’idée (concept clé de toute novlangue : ne plus nommer, c’est faire cesser d’exister). C’est cette idée généreuse qui fonde donc un partie la dynamique du “politiquement correct”, qui consiste à épurer la langue pour espérer assainir la société.
Le problème est que le mot noir n’est pas aussi historiquement connoté qu’on veut nous le faire croire. A titre d’exemple, dans le fameux code “noir”, le mot n’est présent que dans le titre. L’idéologie a toujours préféré le déshumanisant “nègre” et c’est ce terme qui était porteur de la charge négative visant à réduire ces populations à l’état de sauvages. Senghor, Césaire, et tous les penseurs de la “négritude” ne parlèrent pas de “noiritude” (quoi qu’on puisse imaginer que Ségolène Royal l’eut volontiers fait lors de ses voyages aux Antilles). Il s’agissait pour eux de retourner ce mot qui les humiliait contre le colonisateur pour produire de l’émancipation.
Ce changement de langage s’opère dans les médias depuis les années 90 ? Certes, la peur de passer pour raciste peuvent conduire un petit blanc (qui le plus souvent ne connait des noirs que ce qu’il en voit sur MTV) à dire “black” de peur d’être assimiler à un négrier. Mais c’est plus largement l’ignorance de la réalité des cultures africaines (au sens le plus large du terme) conduit à fonctionner inconsciemment sur un imaginaire colonial, lequel est actualisé quotidiennement par MTV. Pour qui voudrait comprendre les causes et le fonctionnement de cette aliénation, la lecture d’Iceberg Slim s’impose tant cet écrivain a su montrer comment l’actuelle culture des “ghettos” n’est que le produit d’une intégration des fantasmes racistes du deep south.
Rare exemple d’aliénation que celui des noirs qui s’appellent “nègro” entre eux, finissant par intégrer jusqu’au vocabulaire de leurs anciens maîtres. Le tout au nom de la subversion et d’une rébellion qui sert d’alibi marketing au Gangsta Rap américain (et à ses émules français). Le terme noir a ceci que sans être insultant, il n’est pas an-historique, il ne prive pas l’individu de son indentité et de son histoire. On notera que les noirs de France ne disent pas qu’ils sont black. Ils ont intégré le fait qu’on ne gagne rien à appeler un chat a cat.