Woodstock / Wattstax

Le festival de musique qui eut lieu à Woodstock en 1969 occupe une grande place dans l’imaginaire collectif de la société occidentale. Il incarne l’apogée du mouvement hippie, le plus grand rassemblement de l’époque, l’espoir d’un monde meilleur, d’un monde sans guerre, dont le maître slogan serait « peace and love ».

En l’occurrence, peu de gens savent ce que fut le festival de Wattstax, qui se déroula à Los Angeles, en 1972, et qui fut l’occasion d’une gigantesque commémoration des émeutes qui enflammèrent le ghetto noir de Watt en 1965 à Los Angeles. Le bilan fut sans appel : 5 jours d’émeutes, 34 morts, 35 millions de dollars de dégâts. La première grande émeute raciale aux États-Unis, prélude à des décennies de violences, la dernière en date ayant eu lieux en janvier 2009 à Oakland (Californie). Wattstax fut donc l’occasion pour les afro-américains de commémorer une décennie de lutte et un travail continue vers l’émancipation. Jesse Jackson anima l’évènement,  savant mélange de prêches et de musique.

Wattstax accoucha d’un documentaire mémorable qui retranscrit toute l’effervescence de l’époque à travers un savant mélange d’interview d’habitant du quartier de Watt, un suivi du festival, ainsi qu’une bonne dose d’humour. Il en ressort qu’avant que le hip-hop ne deviennent une apologie du cynisme, du machisme, du narcissisme, de la brutalité, bref, toutes choses qu’aime la société marchande en tant qu’elles dépolitisent, sont récupérables, et font de la misère une posture bonne à fasciner les enfants du ghetto en leur faisant miroiter pour seule ascension sociale respectable la possibilité d’être un millionnaire du rap, la musique noire-américaine était partie prenante d’un vaste mouvement pour l’émancipation et l’accès à la dignité d’une communauté. En somme, Wattstax fut avant tout un mouvement politique en ce qu’il mobilisa des énergies en vue d’un objectif collectif visant à la transformation de la société.

Woodstock est quant à lui plus problématique. On cherche à politiser, voire gauchiser, le mouvement hippie, mouvement contestataire présenté comme un avatar moderne du combat socialiste. Or, on peut légitiment douter du fait qu’il fut autre chose qu’un mouvement dont la seule finalité fut d’offrir aux cadets des classes moyennes et de la bourgeoisie américaine un frisson révolutionnaire sans sortir des clous, sans prendre de risques, en somme, une aventure dont la seule finalité fut de faire entrer pleinement la société dans l’âge de la consommation.

En effet, le mouvement hippie ne peut être compris que comme une révolte de l’égo. La lutte contre les conventions héritées, le désir de jouir à tout prix, la drogue comme expérience ouvrant l’esprit sur d’autres réalités, tout ces thèmes font apparaître le désir solipsiste d’un monde qui ne soit qu’organisé autour d’un « je » souverain.  Cette apologie de la vie comme expérience singulière conduit au narcissisme lequel rend impossible une communauté politique fondé sur l’amitié, à savoir l’intérêt et l’amour que l’on porte à autrui en tant qu’il est porteur d’une expérience singulière et qu’il nous permet de nous voir tel que nous sommes. Le narcisse est amoureux de son image, il se contemple tel qu’il se pense et se désir. L’ami est au contraire celui qui vous aide à vous voir tel que vous êtes réellement. L’amitié permet la communauté politique car elle appelle un dépassement de soi en ce qu’elle est le fondement d’un soucis d’autrui.

On peut objecter que le mouvement hippie fut aussi à l’origine d’expériences communautaires qui témoignent d’un dynamisme et d’une capacité à porter un projet politique. Malheureusement il faut bien constater qu’un grande partie des expériences de vie en communauté furent beaucoup plus proche de la secte du Mandarom que des expériences auto-gestionnaires du mouvement ouvrier. En témoigne Charles Manson et le fait que les communautés hippies étaient le plus souvent dans des fermes isolées, sans insertion dans la vie économique, les activités productives, et le plus souvent basées sur une mystique pseudo-orientale qui fit la joie de nombreux gourous en herbe.

Car ce fut bien l’essence même du mouvement hippie que d’être un mouvement coupé de toutes les luttes sociales de son temps, révolte d’enfants qui purent gouter au frisson de la rébellion grâce aux revenus de leurs parents. C’est en effet un grand tabou que celui de l’argent dans le mouvement hippie. Qui connait la société américaine sait qu’on peut difficilement posséder une voiture, voyager, vivre sans travailler, si l’on a déjà un certain capital. Hors l’expérience hippie se fonda en grande partie sur le nomadisme. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que les noirs, les latinos, et toute la classe ouvrière américaine ne fut pas partie prenante du mouvement. C’est cette dimension économique qui montre la réalité de ce que fut l’expérience hippie. Une révolte bourgeoise visant à préparer l’avènement d’un système basé sur le culte de l’individu et du désir, toutes choses dont la société marchande aurait besoin pour prospérer et régir tous les domaines de l’activité humaine. En réduisant la critique sociale à l’affirmation des désirs individuels, les hippies ont contribuer à produire cet homo narcissicus qu’avait indentifié Christopher Lasch, et par là même, porté un coup sérieux à la possibilité de transformer la société sérieusement, la politique réclamant une certaine capacité à l’abnégation, à l’humilité et surtout, la maturité nécéssaire pour accepter que ce qu’on poursuit n’adviendra probablement ni aujourd’hui ni demain et ne correspondra jamais totalement à ce que l’on désirait.

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Published in: on septembre 22, 2009 at 3:01  Comments (1)  

Susan Boyle

Susan Boyle, une obscure ménagère écossaise qui est passé en quelques jours de l’anonymat le plus absolu à une célébrité quasi planétaire, ce grâce à une performance remarquée dans une émission de télévision britannique très vite relayée sur internet. Devenue star pour quelques jours, Susan Boyle vivrait un compte de fée, avant de retourner, comme tous ceux qui l’ont précédé, dans l’anonymat le plus complet et les anti-déprésseurs. Mais que voit-on au juste sur ces images ?

Une femme de 47 ans, laide, avec une voix exceptionnelle, qui commence par confesser sa misère sexuelle et affective avec un accent qui ne peut que déclencher les moqueries du public et du jury 1. Le retournement de situation s’effectue par le fait que cette femme plutôt laide et gauche effectue une performance vocale remarquable. La foule va donc immédiatement vénérer comme un seul homme ce qu’elle conspuait une minute auparavant.

Si cette femme avait été belle ou simplement quelconque, elle n’aurait pas suscité un tel enthousiasme. Aux yeux du public, elle incarne ce crapaud qui se transforme en prince charmant. C’est par ce qu’elle est laide qu’on la moquait, et cette raison, on l’adule. Le « miracle » a lieu car bien que laide, elle est capable de faire quelque chose de beau.  Telle est la mécanique offerte quotidiennement par les médias. Qui sort de la norme doit être offert en pâture, et vénéré s’il peut faire l’objet d’une récupération par et pour le système médiatique. L’obscénité atteint son paroxysme car ce que l’on appelle un « buzz », à savoir le succès massif et rapide d’une information diffusée sur internet, parle la langue des procédures démocratiques (vote, plébiscite, etc.) .

Le succès de Susan Boyle serait donc le fruit d’un vote, d’un plébiscite populaire, et non pas l’effet pur et simple d’une stratégie de communication relayée par les « internautes », qui sont pour la plupart les agents de propagande zélés de la société de consommation. La preuve en est que toutes les grandes chaines de télévisions ont su exploiter très rapidement ce non-évènement en faisant autant d’audience que possible avec Susan Boyle.

Ainsi, un extrait d’une émission de télévision relayé sur Internet aura suscité gratuitement plus d’audience et de recettes publicitaires que ne l’aurait fait n’importe quelle campagne issue d’un organisme public ou privé. Il est donc possible d’interpréter ainsi les finalités du dressage intellectuelle que la propagande consumériste fait subir à la population en ces termes :

  • Infantiliser la population2 de telle sorte à ce que la raison laisse purement place à l’émotion.
  • Créer un monde (celui du spectacle) ou le beau et le bon vont de pair.
  • Créer des émissions bas de gamme constituée de « vrais gens » ou un événement préparé à l’avance (et compatible avec une reprise sur Internet) sera susceptible d’être diffusé à très grande échelle et ce gratuitement.
  • Laisser des millions de propagandistes faire gratuitement un travail de diffusion planétaire .
  • Répercuter cet « évènement » dans les médias de façon à encaisser la plus-value sous forme d’audience et de recettes publicitaires pour les talk-show existant et à venir.

Bien sur, ce genre d’opération est quotidienne et ne réussit pas de façon automatique. Pour autant, le coût est si faible relativement aux résultats escomptés que les bénéfices couvrent largement la production en chaîne de ces usines à « buzz » que sont les émissions de télévision.

1Car notre société ne supporte pas qu’on puisse incarner physiquement ou mentalement la frustration qu’elle génère. En conséquence, toute personne n’incarnant pas la beauté et l’hédonisme est vouée aux moqueries et à l’humiliation publique dont la télévision s’est désormais faite une spécialité.

2Entendu ici au sens, ensemble des individus, comme on dirait « la population française », et non au sens de masse.

Published in: on avril 25, 2009 at 1:55  Comments (1)  

Epuration sociale

Les notaires ont bien souvent mauvaise presse. Ils incarnent dans l’imaginaire populaire la quintessence de l’esprit provincial, de la bourgeoisie installée, l’idéal type du notable de province. Le cinéma de Claude Chabrol en est une bonne illustration. Il arrive parfois même que le notaire servent de coupable idéal (affaire de Bruay-en-Artois) et d’exutoire à l’opinion publique. Le principale reproche qu’on lui fait est d’être un accapareur.

Car bien des actes mettant un jeu des bas de laine et des gros sous passent par le notaire. Ainsi, les fameux « frais de notaires », sont perçus comme une survivance de l’ancien régime, l’équivalent de la dîme, la taille, et la gabelle réunis.  Sait-on que ces fameux frais ne s’en vont pas tous dans la poche du notaire ? Sait-on que le notaire est aussi un agent de l’Etat, et bien souvent un percepteur d’impôts ? Et c’est ici qu’il trouve son utilité, car il permet aux communes et aux départements de percevoir des impôts indolores et inodores. C’est pour ces  services rendus que, soyons en sûrs,  le statut des notaires ne sera jamais sérieusement remis en cause.

De quoi s’agit-il quand on évoque ces fameux impôts indolore ? Et quel rapport entretiennent-ils avec la spéculation immobilière ? Eh bien, toute transaction immobilière donne lieux au versement d’une taxe au bénéfice des communes (1.2 %) et des départements (3.6 %). Ainsi, l’envol des prix de l’immobilier profite mécaniquement aux collectivités locales et ces dernières se trouvent dans une situation problématiques vis à vis de leurs administrés. Ces derniers voient leur taxe d’habitation et leur loyers augmenter tandis que leur collectivités voient leurs rentrées d’argent augmenter. Fort heureusement, ils ignorent le plus souvent la situation paradoxale de l’élu qui a promis de s’attaquer (entre autres choses) à la hausse du prix de l’immobilier, laquelle a pour avantage de lui procurer les deniers nécessaires à la réalisation de ses promesses électorales.

Ceci peut expliquer pourquoi la municipalité d’une ville comme Paris (à la fois commune et département) n’a jamais rien fait pour s’attaquer sérieusement à la spéculation immobilière. A ses yeux, cette dernière n’est pas un problème, ce serait plutôt une solution. Elle permet de remplir les caisses  et d’assurer ainsi le financement des projets pharaoniques de l’équipe municipale sans avoir à augmenter les impôts directs. Mais surtout, elle garantie a cette marie « de gauche » la continuité de l’épuration sociale commencée depuis 30 ans, les pauvres ne pouvant supporter la pression immobilière et devant fuir en banlieue. La gauche Delanoë peut donc s’affirmer sociale-libérale, à l’image de son electorat, et vanter son action à Paris puisqu’elle a éliminé toute forme de contestation ouvrière sérieuse et s’assurer de sa ré-élection en affichant une modernité synonyme de trahison de ses idéaux passés.

Published in: on avril 1, 2009 at 2:49  Laisser un commentaire  

Croissance et Tabou

Dans nos sociétés réputées sans Dieu(x), sans spiritualité, où l’idéologie froide et rationaliste des lumière aurait asséché le coeur de l’homme et conduit mécaniquement au totalitarisme du siècle passé, demeure une idole. Que tous ceux qui déplorent la décadence morale et métaphysique de notre civilisation soient rassurés, une idole se tient toujours debout et il paraîtrait pour le moins bizarre de la prétendre au pieds d’argiles tant elle fait l’objet d’un culte et d’une dévotion qui confine le plus souvent au fanatisme.

En effet, qu’est ce que la croissance sinon un totem devant lequel les grands et les petits (souvent les mêmes) se prosternent en espérant qu’elle leur apportera la jouissance matérielle, le travail et la ré-élection. La croissance appartient à un univers magique, sa seule évocation suscite un espoir sans fin, l’espoir de lendemains qui chantent. Si l’on admet quelque validité à la thèses de Durkheim selon laquelle la religion est fondée sur le sacré et le profane, force est de constaté que la croissance appartient au premier de ces deux ordres. La dévotion dont elle fait l’objet, la crainte qu’elle inspire, et la masse des clercs et dévots en tous genres chargés de la servir (économistes, journalistes, éditorialistes, hommes politiques, simples citoyens) suffisent à nous donner la mesure du phénomène.

Plus significatif encore, la dictature s’est naturellement imposée dans les esprits. La crise économique a à ce point révélé notre fétichisme de la croissance qu’il est strictement interdit de la nier. Perpétuelle incantation médiatique, la litanie de la croissance pousse ceux qui la clament à nier le réel. Si la croissance n’est plus là dans les fait, elle doit l’être dans les mots.  Ainsi, l’hyperbole qui caractérisait notre siècle obsédé par l’idée du toujours plus, fait place à l’oxymore (voire à  une phraséologie surréaliste que Dali n’aurait pas renié).  La croissance n’est pas au rendez-vous cette année ? Qu’à cela ne tienne, on parlera de « croissance négative », de « turbulences économiques », « dépression économique » , mais jamais de récession. Même la plus funeste des augures romaines n’aurait suscité un telle crainte dans le coeur des hommes. Le mot est interdit, banni, il est le grand Tabou. Dans une société qui prétend les combattre au nom du progrès, on s’étonne qu’il soit si mal vu de prononcer le mot pour dire la chose.

A cet égard, on fera remarquer que l’abbé de Lattaignant faisait preuve d’esprit en ne disant ni l’un, ni l’autre, au contraire des Tartuffes qui nous gouvernent (à cet égard, Christine Lagarde mérite d’être citée pour l’ensemble de son oeuvre quant à la gestion médiatique de la crise financière). C’est la vérité qui est coupable, disait Robespierre. Triste époque que celle ou l’obscurantisme est si présent que l’on pendrait haut et court celui qui dirait : Le roi est nu.

Published in: on mars 24, 2009 at 10:35  Laisser un commentaire  

Protectionnisme / Souverainisme

Depuis quelques mois que la crise ronge petit à petit nos économies et nos rêves de croissance éternelle, deux gros mots ont resurgis brutalement dans le débat public, même s’il est toujours mal vu de les prononcer autrement que comme injures.

Le protectionnisme et le souverainisme ont acquis un sens nouveau avec les années. On peut parler de détournement ou de déviation pour le coup tant ceci ne parait pas anodin. Loin d’être le fruit d’une évolution « naturelle » de la langue (on notera toutefois que l’évolution de la langue n’a jamais rien de naturel ni de spontanée, sans quoi les publicitaires ne serviraient à rien !), on peut y déceller comme un parfum de l’air du temps.

Tout d’abord, une remarque d’ordre homophonique. Ne trouvez-vous pas que ces deux mots sonnent à l’oreille comme « pétainiste » ? Cherchez bien, vous verrez. Et le sens ? Ne vous évoque-t-il pas comme un parfum d’exclusion, de haine, de rafle, de replis sur soi, pour tout dire, un arrière goût de fascisme ? C’est en substance ce qu’essayent de nous dire économistes, européistes, politiques, éditorialistes, et tout ce qui brasse de l’air et des chiffons rouges.

Ainsi, quoi que puisse suggérer l’étymologie, protectionnisme ne renvoie pas à protection et souverainisme à souveraineté. Au contraire, c’est bien la frilosité (car rappelez vous ! Les français sont frileux et réticents face aux réformes qui préparent l’avenir) et la xénophobie qui y sont tapis. Ces deux maux historiques de la société française se confondent avec ces deux mots qu’il faudrait pour toujours banir de notre langage.

Peu importe qu’Emmanuel Todd ou Jean-Pierre Chevènement ne soient pas exactement des néo-nazis, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est une idée qui conduit tout droit au goulag. Tout débat sur des questions aussi sérieuses que la régulation au frontière ou le principe même de la souveraineté du peuple (pourtant affirmée par la constitution) est donc strictement interdit.

Lincoln disait de la démocratie qu’elle est « le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple », la coupable semble donc toute désignée …

Published in: on février 11, 2009 at 10:32  Laisser un commentaire  

Frappe(s) Chirurgicale(s) / Dommage(s) Collatéraux

Ces deux expressions figureront sans aucun doute au panthéon de la novlangue contemporaine tant elles sont le produit d’une intention délibérée de contrôler le langage et ses effets. Nul n’ignore que c’est l’armée américaine qui a la première employé ces expressions afin d’atténuer la connotation plutôt péjorative du mot guerre.

Ainsi, lorsqu’un bombardement américain fait 100 morts en Afganistan après avoir massacré un village (qui célébrait un mariage), on ne saurait parler de crime de guerre ou d’exaction, on ne saurait vraiment désigner des coupables, car « l’erreur d’appréciation du commandement quand à la nature de la menace présumée » est le résultat d’une méprise regrettable. On constatera que les peuples afghans ou irakiens ont, comme les corses, la désagréable habitude de tirer des coups de feu à l’occasion de fêtes. Bref, une véritable politique de civilisation s’impose..

On l’aura compris, les terroristes sont toujours les méchants (ceux d’en face), et les gentils (ceux qui communiquent) disposent de « bombes intelligentes », effectuent des « frappes chirurgicales »,  et parfois des « dommages collatéraux ». Les premières étant à opposer aux « bombes sales », les secondes aux « attentats aveugles », les derniers aux « massacres ».

Une analyse plus profonde de ces expressions n’est pas nécessaire. Elles appartiennent à la propagande d’État qui sévit dans les « démocraties modernes », elles ne sont qu’un effet, et pas une cause. Le véritable coupable n’est pas l’état major qui est dans son rôle car depuis le « bulletin de la grande armée » (Napoléon vantait déjà son héroïsme et son génie) les militaires communiquent afin de convaincre les populations du bien fondé de leurs (ex)actions.

Les vrais responsables sont (encore une fois), les journalistes qui se font les relais zélés de cette propagande qu’ils présentent comme une information neutre et objective. La formatage de l’opinion est un travail de longue haleine, remercions nos dévoués journalistes qui s’y attèlent quotidiennement depuis plus de 20 ans. A cet égard, on ne recommandera jamais assez livre de Serge Halimi et Dominique Vidal « l’opinion ça se travaille, les médias et les guerres justes« .

Le phenomène décrit ici étant purement fictif, toute ressemblance avec une ou situation actuelle ne saurait être que fortuite.

Published in: on janvier 14, 2009 at 1:31  Comments (1)  

Marginalité

Georges Brassens chantait avoir « mauvaise réputation » bien qu’il ne fit « de tort à personne », se contentant de suivre son « chemin de petit bonhomme ». Ce refus des conventions était le signe de la marginalité. De Diogène copulant en public, à Brassens, longue est la tradition de ceux qui, refusant l’ordre établi, entendaient vivre selon leurs lois. Vivre en marge ne signifiait pas être exclu, mais vivre au bord, à coté, et non en dehors de la société. La marginalité résulte d’un choix, elle est un acte d’indépendance et de liberté vis à vis du reste de la société. Elle n’est pas l’exclusion (qui est subie) mais une démarche éthique et philosophique. Le marginal a quelque chose à dire au reste de la société.

Le problème est que cette approche de la marginalité semble avoir perdu de sa pertinence. En effet, depuis bientôt 40 ans, la notion d’ordre moral a quasiment disparu, sauf dans l’esprit de ceux qui croient que le capitalisme et l’ordre bourgeois sont indissociables et que le second règne encore. On pense désormais en terme de légalité et non plus de moralité. Le libéral-libertaire (selon la sublime expression du divin Serge July) est la figure dominante du transgressif. Laquelle transgression se fait désormais sous la forme affirmative de la pride et des fêtes subventionnées. « L’homo festivus » analysé par Philippe Muray incarne le renversement symbolique dans lequel nous vivions (relativement à « l’ordre ancien »‘) où les bacchanales et le carnaval (ou l’ordre était temporairement renversé) sont devenus idéologie d’Etat.

Dès lors, une question se pose : Comment la marginalité (et la vie qu’elle implique), autrefois possible, s’est-elle à ce point affadie au point de rendre quasiment impossible une vie marginale ?

La littérature ethnologique a mis en évidence des structures communes aux sociétés traditionnelles. Ces dernières fonctionnaient sur le principe d’une très forte intégration des individus (formes élémentaires de la solidarité comme l’a montre Marcel Mauss dans son « essai sur le don ») et l’adhésion de ces derniers à un système de valeurs fonctionnant sur des antinomies telles que le sacré et le profane, ou bien, le toléré et le tabou. Ces ensembles posaient des normes auxquels chacun devait plus ou moins se soumettre. Rappelons à cette égard, que la déviance, si elle pouvait mener à la mort, conduisant souvent au bannissement. C’est à travers un vaste éventail de peines que la société s’auto-régulait.

Pour autant, il existait (et continue d’exister dans certaines sociétés non-occidentales) une zone intermédiaire qui définissait le champ de la marginalité. Le marginal étant celui qui, bien que vivant dans la société, au contact de ses représentants, n’adhère pas à toutes leurs valeurs. La figure du marginal a pu prendre dans l’imaginaire européen celle du rebouteux vivant dans les bois, à l’écart du village, et consulté en temps de crise. C’est à dire, lorsque les « remèdes » traditionnels ne fonctionnaient pas. Il est donc toléré, tout en étant craint et mal vu, considéré comme peu fréquentable et occupant une fonction de repoussoir social. Il s’inscrit dans un système pédagogique où il incarne ce qu’il en faut pas faire. Il est donc indispensable au fonctionnement de la société, tout en étant rendu possible par l’ordre symbolique de cette dernière. Ce personnage vivant aux marges de la société était souvent affublé de compétences hors-normes (dans les deux sens du terme) et son mystère nourrissait souvent l’imaginaire collectif. Les personnages du fou, du sage, de l’ermite, du sorcier, sont dans la tradition populaire, l’incarnation de ces individus vivant à la marge de la société.

La « civilisation libérale » (selon l’expression de Jean-Claude Michéa) fonctionne sur d’autres critères. Elle est hantée par l’exclusion, la répression, ou, la marginalité. Elle tend d’ailleurs à confondre ces termes. L’imaginaire libéral, sous sa forme libertaire (c’est à dire la plus aboutie) considère que toute normativité est répressive en qu’elle brime l’expression de la liberté, de la singularité, de l’authenticité, des individus. Cette disposition d’esprit s’est imposée en France après mai-68 (du moins, l’officiel, celui dont les médias font l’apologie avec l’assentiment complice d’anciens combattants soigneusement triés sur le volet). En effet, la transgression y est apparue comme la forme la plus accomplie de la lutte politique, comme le moteur du progrès. Ainsi, bien que de nombreux droits aient été acquis (contraception, avortement, PACS) la lutte contre les tabous est, pour nombre de militants de tous bords un combat d’avant garde, une fin en soi.

L’idéologie libérale pose pour seule limite à la liberté individuelle la liberté d’autrui. Le fameux adage « la liberté des uns s’arrête là ou commence celle des autres ».  Or, cette idée, en plus de conduire à une guerre juridique permanente (les Etats-Unis faisant là encore, figure de modèle), a aboli les valeurs que les individus pouvaient avoir en partage puisqu’il n’y a désormais plus que des valeurs subjectives. Le lien social s’en trouve donc réduit au seul contrat.

Le marginal apparait dans ces conditions comme l’individu qui en cesse de chercher de nouvelles idoles à briser.  Désormais, on voit des groupes de plus en plus minoritaires qui se réclament de la marginalité et de la transgression pour faire valoir leur progressisme. A l’image des mouvements queer et trans-genres qui pensent que leur pseudo-lutte contre l’ordre bourgeois et hétéro-flic est une lutte de libération, sans jamais s’interroger sur la pertinence réelle d’un combat subventionné. Ainsi, la marginalité réelle n’est plus possible puisque l’idéologie dominante repousse en permanente tout frontière, toute marge, qui aurait pu donner sens à la marginalité. Le mouvement étant au coeur même du système libéral (tout devant être révolutionné en permanence), le marginal est condamné à une fuite en avant qui condamne la sincérité de sa démarche au profit d’une seule posture intellectuelle et narcissique.

C’est donc sur une mécanique perverse qu’est fondé le libéralisme. Il prétend en effet intégrer les individus et n’exclure personne, mais de facto, il cesse d’intégrer en détruisant les repères communs et en atomisant les individus.Or le marginal authentique n’avait rien d’un exclu, il était intégré. Il jouait le rôle d’un pédagogue négatif et indispensable. La notion de marge ayant disparu dans notre société, il apparait comme impossible d’y vivre. La transgression n’est en réalité nullement un délit, elle alimente en réalité d’imaginaire libéral en lui fournissant de fausses causes à défendre.

Published in: on décembre 8, 2008 at 11:59  Laisser un commentaire  

Mémoire / Histoire

La mémoire empêche l’histoire. C’est ainsi que l’on pourrait résumer les débats qui ont agité la France ces dernières années. Le métier d’historien apparait comme de plus en plus difficile à pratiquer sereinement tant l’histoire est devenu un enjeu politique. Le récent appel « liberté pour l’histoire » initié par Pierre Nora montre que nombre d’historiens sont désormais sur la brèche face à la multiplication des « lois mémorielles » par lesquelles les pouvoirs publics circonscrivent  le champ de la recherche scientifique. Il ne s’agira pas ici de s’attarder sur la question (complexe) du bien fondé de ces lois, mais de rappeler quelques distinctions qui fondent la différence entre mémoire et histoire.

Tout d’abord, la mémoire est un processus sélectif. De façon individuelle comme collective, elle sert à construire et structurer l’égo, l’unité du sujet. La mémoire est, de plus, réflexive, elle est en permanente recomposition puisque le sujet (groupe ou individu) est en interaction avec son environnement. La vérité dans son ensemble n’intéresse pas en premier lieu la mémoire, c’est un préoccupation secondaire. Il s’agit surtout d’offrir une formalisation des évènements (souvent manichéenne et partielle) qui puisse aider le sujet à s’insérer dans le présent.

L’histoire est (théoriquement) tout le contraire. Elle est positive, cherche à établir les faits tels qui sont advenus. Tous les faits, pas simplement ceux qui arrangent l’historien. L’historien a un idéal de vérité. amoureux du réel, il se fixe pour but d’en retranscrire la complexité, et si possible, refuse l’anachronisme et les formalisations simplistes. L’histoire ne correspond souvent pas au mythologie du présent, et si malheureusement, des historiens cèdent à ces dernières, le temps permet de dépassionner des sujets. On peut dire que pour s’imposer, la vérité historique, doit attendre que les passions et les haines aient (largement) disparus.

La tendance actuelle à la réduction de l’histoire entre les bons et les méchants ne peut que navrer l’historien. En effet, quelle place est faite au réel dans la représentation d’un monde divisé entre bourreaux et victimes ? Aucune. C’est bel et bien le problème de la mémoire, que de ne pas permettre à l’accès au réel puisqu’elle est le fruit d’une relecture de ce dernier.

Le devoir de mémoire part toujours d’une intention généreuse : Plus jamais ça ! Pourtant, en refusant le nuancier du réel, il ne pousse pas à la réflexion mais au pavlovisme émotionnel. Dès lors, ceux qui ont été nourris au seul devoir de mémoire ne se posent jamais la question : qu’aurais-je réellement fait si j’avais été à leur place ?

Cette histoire là, sérieuse et pointue, ne fonctionne pas sur un processus empathique, au contraire de la mémoire. Elle replace les acteurs dans leurs contextes respectifs, leurs parcours singuliers et chercher à expliquer pourquoi ils ont fait tel choix plutôt que tel autre. Le pire travers de la mémoire est qu’elle juge le passé à l’aune du présent ! Or la  compréhension suppose de suspendre un temps son jugement pour pouvoir saisir les motivations des individus. A ceux qui pensent que comprendre, c’est excuser, qu’ils fassent de la propagande et non de l’histoire. Spinoza disait : ni rire, ni pleurer, comprendre.

Published in: on décembre 6, 2008 at 3:25  Laisser un commentaire  

Paradoxes

N’est-il pas paradoxale que les partisans de la peine de mort soient si souvent des opposants farouches à l’avortement, ce au nom du droit à la vie ?

N’est-il pas curieux que la majorité de ceux et celles qui motivent le droit à l’avortement, par celui qu’a la femme de disposer de son corps comme elle l’entend, combattent le plus souvent la prostitution ?

N’est-il pas désolant que beaucoup de ceux qui crient « le monde n’est pas une marchandise » se félicitent  à chaque fois qu’un nouveau droit étend la sphère du marché (le droit d’avoir recours à des mères porteuses par exemple) ?

Published in: on décembre 4, 2008 at 10:25  Comments (3)  

Tocqueville

Vache sacrée de la pensée officielle, Alexis de Tocqueville serait le penseur indépassable de la démocratie. Il aurait le premier vu la dynamique inhérente à la démocratie, conçue comme un processus. Une vulgate fait de lui le penseur du despotisme démocratique, cancer qui ferait de la démocratie une tyrannie des égaux.

Nos brillants intellectuels entendent par là le ressentiment qui anime les masses vis à vis de tout ce qui est beau et qui brille (le plus souvent, nos maîtres à penser ). Le peuple, si petit, ne supporterait pas l’idée que quelque chose de grand puisse exister. Il serait prêt à supporter la pire dictature stalinienne pour peu que tous soient égaux dans la fange.

Dès lors, journalistes et intellectuels s’en donnent à coeur joie pour dénoncer « la passion de l’égalité » quand certains s’indignent du fait qu’Hervé Gaymard puisse occuper aux frais du contribuable (14 000 €/mois) un appartement de 600 m² alors qu’il est propriétaire d’un logement qui, jusqu’ici, faisait l’affaire.

On fera remarquer que Tocqueville a tendance à fantasmer l’Ancien Régime (qu’il n’a pas connu) et l’excellence de sa noblesse (décadente). De plus, ce qu’il décrit des amériques, ce n’est pas exactement la démocratie mais plutôt la logique libérale. En effet, le relativisme et l’égoïsme sont plus les effets du libéralisme que du républicanisme antique. Plus Dubaï que Rome.

Peu importe ! Le mal est fait. Désormais, on pourra entendre à la radio les flics habituels pester contre l »égalitarisme qui nous menace, contre les sentiments anti-élites (et quelles élites!) qui agitent les masses et qui tout naturellement … font le lit du fascisme. D’ou la nécéssité de s’en proteger … et de propager l’idée qu' »il faut parfois protéger les forts du ressentiment des faibles » (Nietzsche).

Published in: on décembre 4, 2008 at 12:02  Laisser un commentaire