Mémoire / Histoire

La mémoire empêche l’histoire. C’est ainsi que l’on pourrait résumer les débats qui ont agité la France ces dernières années. Le métier d’historien apparait comme de plus en plus difficile à pratiquer sereinement tant l’histoire est devenu un enjeu politique. Le récent appel « liberté pour l’histoire » initié par Pierre Nora montre que nombre d’historiens sont désormais sur la brèche face à la multiplication des « lois mémorielles » par lesquelles les pouvoirs publics circonscrivent  le champ de la recherche scientifique. Il ne s’agira pas ici de s’attarder sur la question (complexe) du bien fondé de ces lois, mais de rappeler quelques distinctions qui fondent la différence entre mémoire et histoire.

Tout d’abord, la mémoire est un processus sélectif. De façon individuelle comme collective, elle sert à construire et structurer l’égo, l’unité du sujet. La mémoire est, de plus, réflexive, elle est en permanente recomposition puisque le sujet (groupe ou individu) est en interaction avec son environnement. La vérité dans son ensemble n’intéresse pas en premier lieu la mémoire, c’est un préoccupation secondaire. Il s’agit surtout d’offrir une formalisation des évènements (souvent manichéenne et partielle) qui puisse aider le sujet à s’insérer dans le présent.

L’histoire est (théoriquement) tout le contraire. Elle est positive, cherche à établir les faits tels qui sont advenus. Tous les faits, pas simplement ceux qui arrangent l’historien. L’historien a un idéal de vérité. amoureux du réel, il se fixe pour but d’en retranscrire la complexité, et si possible, refuse l’anachronisme et les formalisations simplistes. L’histoire ne correspond souvent pas au mythologie du présent, et si malheureusement, des historiens cèdent à ces dernières, le temps permet de dépassionner des sujets. On peut dire que pour s’imposer, la vérité historique, doit attendre que les passions et les haines aient (largement) disparus.

La tendance actuelle à la réduction de l’histoire entre les bons et les méchants ne peut que navrer l’historien. En effet, quelle place est faite au réel dans la représentation d’un monde divisé entre bourreaux et victimes ? Aucune. C’est bel et bien le problème de la mémoire, que de ne pas permettre à l’accès au réel puisqu’elle est le fruit d’une relecture de ce dernier.

Le devoir de mémoire part toujours d’une intention généreuse : Plus jamais ça ! Pourtant, en refusant le nuancier du réel, il ne pousse pas à la réflexion mais au pavlovisme émotionnel. Dès lors, ceux qui ont été nourris au seul devoir de mémoire ne se posent jamais la question : qu’aurais-je réellement fait si j’avais été à leur place ?

Cette histoire là, sérieuse et pointue, ne fonctionne pas sur un processus empathique, au contraire de la mémoire. Elle replace les acteurs dans leurs contextes respectifs, leurs parcours singuliers et chercher à expliquer pourquoi ils ont fait tel choix plutôt que tel autre. Le pire travers de la mémoire est qu’elle juge le passé à l’aune du présent ! Or la  compréhension suppose de suspendre un temps son jugement pour pouvoir saisir les motivations des individus. A ceux qui pensent que comprendre, c’est excuser, qu’ils fassent de la propagande et non de l’histoire. Spinoza disait : ni rire, ni pleurer, comprendre.

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Published in: on décembre 6, 2008 at 3:25  Laisser un commentaire  

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