Marginalité

Georges Brassens chantait avoir « mauvaise réputation » bien qu’il ne fit « de tort à personne », se contentant de suivre son « chemin de petit bonhomme ». Ce refus des conventions était le signe de la marginalité. De Diogène copulant en public, à Brassens, longue est la tradition de ceux qui, refusant l’ordre établi, entendaient vivre selon leurs lois. Vivre en marge ne signifiait pas être exclu, mais vivre au bord, à coté, et non en dehors de la société. La marginalité résulte d’un choix, elle est un acte d’indépendance et de liberté vis à vis du reste de la société. Elle n’est pas l’exclusion (qui est subie) mais une démarche éthique et philosophique. Le marginal a quelque chose à dire au reste de la société.

Le problème est que cette approche de la marginalité semble avoir perdu de sa pertinence. En effet, depuis bientôt 40 ans, la notion d’ordre moral a quasiment disparu, sauf dans l’esprit de ceux qui croient que le capitalisme et l’ordre bourgeois sont indissociables et que le second règne encore. On pense désormais en terme de légalité et non plus de moralité. Le libéral-libertaire (selon la sublime expression du divin Serge July) est la figure dominante du transgressif. Laquelle transgression se fait désormais sous la forme affirmative de la pride et des fêtes subventionnées. « L’homo festivus » analysé par Philippe Muray incarne le renversement symbolique dans lequel nous vivions (relativement à « l’ordre ancien »‘) où les bacchanales et le carnaval (ou l’ordre était temporairement renversé) sont devenus idéologie d’Etat.

Dès lors, une question se pose : Comment la marginalité (et la vie qu’elle implique), autrefois possible, s’est-elle à ce point affadie au point de rendre quasiment impossible une vie marginale ?

La littérature ethnologique a mis en évidence des structures communes aux sociétés traditionnelles. Ces dernières fonctionnaient sur le principe d’une très forte intégration des individus (formes élémentaires de la solidarité comme l’a montre Marcel Mauss dans son « essai sur le don ») et l’adhésion de ces derniers à un système de valeurs fonctionnant sur des antinomies telles que le sacré et le profane, ou bien, le toléré et le tabou. Ces ensembles posaient des normes auxquels chacun devait plus ou moins se soumettre. Rappelons à cette égard, que la déviance, si elle pouvait mener à la mort, conduisant souvent au bannissement. C’est à travers un vaste éventail de peines que la société s’auto-régulait.

Pour autant, il existait (et continue d’exister dans certaines sociétés non-occidentales) une zone intermédiaire qui définissait le champ de la marginalité. Le marginal étant celui qui, bien que vivant dans la société, au contact de ses représentants, n’adhère pas à toutes leurs valeurs. La figure du marginal a pu prendre dans l’imaginaire européen celle du rebouteux vivant dans les bois, à l’écart du village, et consulté en temps de crise. C’est à dire, lorsque les « remèdes » traditionnels ne fonctionnaient pas. Il est donc toléré, tout en étant craint et mal vu, considéré comme peu fréquentable et occupant une fonction de repoussoir social. Il s’inscrit dans un système pédagogique où il incarne ce qu’il en faut pas faire. Il est donc indispensable au fonctionnement de la société, tout en étant rendu possible par l’ordre symbolique de cette dernière. Ce personnage vivant aux marges de la société était souvent affublé de compétences hors-normes (dans les deux sens du terme) et son mystère nourrissait souvent l’imaginaire collectif. Les personnages du fou, du sage, de l’ermite, du sorcier, sont dans la tradition populaire, l’incarnation de ces individus vivant à la marge de la société.

La « civilisation libérale » (selon l’expression de Jean-Claude Michéa) fonctionne sur d’autres critères. Elle est hantée par l’exclusion, la répression, ou, la marginalité. Elle tend d’ailleurs à confondre ces termes. L’imaginaire libéral, sous sa forme libertaire (c’est à dire la plus aboutie) considère que toute normativité est répressive en qu’elle brime l’expression de la liberté, de la singularité, de l’authenticité, des individus. Cette disposition d’esprit s’est imposée en France après mai-68 (du moins, l’officiel, celui dont les médias font l’apologie avec l’assentiment complice d’anciens combattants soigneusement triés sur le volet). En effet, la transgression y est apparue comme la forme la plus accomplie de la lutte politique, comme le moteur du progrès. Ainsi, bien que de nombreux droits aient été acquis (contraception, avortement, PACS) la lutte contre les tabous est, pour nombre de militants de tous bords un combat d’avant garde, une fin en soi.

L’idéologie libérale pose pour seule limite à la liberté individuelle la liberté d’autrui. Le fameux adage « la liberté des uns s’arrête là ou commence celle des autres ».  Or, cette idée, en plus de conduire à une guerre juridique permanente (les Etats-Unis faisant là encore, figure de modèle), a aboli les valeurs que les individus pouvaient avoir en partage puisqu’il n’y a désormais plus que des valeurs subjectives. Le lien social s’en trouve donc réduit au seul contrat.

Le marginal apparait dans ces conditions comme l’individu qui en cesse de chercher de nouvelles idoles à briser.  Désormais, on voit des groupes de plus en plus minoritaires qui se réclament de la marginalité et de la transgression pour faire valoir leur progressisme. A l’image des mouvements queer et trans-genres qui pensent que leur pseudo-lutte contre l’ordre bourgeois et hétéro-flic est une lutte de libération, sans jamais s’interroger sur la pertinence réelle d’un combat subventionné. Ainsi, la marginalité réelle n’est plus possible puisque l’idéologie dominante repousse en permanente tout frontière, toute marge, qui aurait pu donner sens à la marginalité. Le mouvement étant au coeur même du système libéral (tout devant être révolutionné en permanence), le marginal est condamné à une fuite en avant qui condamne la sincérité de sa démarche au profit d’une seule posture intellectuelle et narcissique.

C’est donc sur une mécanique perverse qu’est fondé le libéralisme. Il prétend en effet intégrer les individus et n’exclure personne, mais de facto, il cesse d’intégrer en détruisant les repères communs et en atomisant les individus.Or le marginal authentique n’avait rien d’un exclu, il était intégré. Il jouait le rôle d’un pédagogue négatif et indispensable. La notion de marge ayant disparu dans notre société, il apparait comme impossible d’y vivre. La transgression n’est en réalité nullement un délit, elle alimente en réalité d’imaginaire libéral en lui fournissant de fausses causes à défendre.

Publicités
Published in: on décembre 8, 2008 at 11:59  Laisser un commentaire  

The URI to TrackBack this entry is: https://penseecrime.wordpress.com/2008/12/08/marginalite/trackback/

RSS feed for comments on this post.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :